Yllis

Intelligences connectées

Et si l’espèce humaine était l’espèce animale s’étant construite autant par l’évolution culturelle de ses sociétés que par l’évolution génétique ? Et si ce qui faisait la spécificité de l’espèce humaine et de son évolution passée et à venir était la densité de sa vie sociale ?

De façon schématique, c’est la thèse défendue par Joseph Henrich dans son livre L’intelligence collective. J’avais entendu recommander ce bouquin par Albert Moukheiber (chercheur et vulgarisateur de talent en neurosciences) à la fin d’un podcast. Curieux j’avais été lire sa notice sur internet puis je l’avais commandé, et… je me suis régalé !

Je vais tenter d’en retranscrire les idées qui m’ont marquées et pourquoi j’ai été emballé par cette approche très stimulante. En espérant vous donner envie de le lire !

Isolé, l’humain est un animal inadapté à son environnement

A travers cet ouvrage Joseph Henrich cherche à montrer que l’évolution des lignées Homo et particulièrement la nôtre, Homo sapiens, a été autant le fait de l’évolution génétique que du fait culturel. Cela ne s’est pas fait sans quelques conséquences sur notre fonctionnement (cela rejoint ce que les sciences cognitives mettent en lumière depuis quelques décennies). Je reparlerai de cet aspect plus bas.

Par culture, il entend les savoirs qui se sont accumulés au fil des générations dans une société et un environnement donné. Ces savoirs ayant permis une adaptation aux contextes locaux (c’est “l’épicentre de la survie”).

Ainsi, le point de départ de sa démonstration est la mise en évidence de l’inadaptation des humains à la plupart des environnements naturels, à moins de disposer d’un certain nombre de savoirs (quoi manger, comment le préparer, etc). Il donne ainsi plusieurs exemples d’explorateurs perdus ou de petits groupes humains loin de leur base. Exemples qui tous se finissent mal car ces humains n’ont pas le corpus de connaissances nécessaires pour survivre seuls dans un environnement nouveau.

La sudation, exemple d’une évolution génétique favorisée par une adaptation culturelle

Les différents mécanismes à l’oeuvre dans notre corps sont le fruit de dizaines de milliers d’années d’évolution. Le mécanisme de la sudation est ainsi apparu vraisemblablement il y a 2 millions d’années avec Homo Erectus. Cette adaptation en matière de thermorégulation fait assurément de nous l’espèce qui transpire le plus.

Ce système peut fonctionner (et nous permettre de courir) pendant de nombreuses heures, à condition qu’un ingrédient indispensable, l’eau, ne nous fasse pas défaut.

En réalité, l’évolution culturelle nous a fourni les récipients et le savoir-faire nécessaires pour trouver et stocker l’eau. Comme ont pu le constater les ethnographes dans toutes les sociétés connues de chasseurs-cueilleurs, les chasseurs transportent l’eau dans des calebasses, des gourdes en peau ou des œufs d’autruche.

Joseph Henrich pense ainsi que c’est parce que les sociétés connaissaient les points d’eau ou savaient en transporter de petites quantités (savoirs “culturels”), que l’évolution physique a pu être sélectionnée.

Le façonnement de notre psychologie favorise l’accumulation de connaissances.

« Au lieu d’opposer les explications “culturelles”, “évolutionnaires”, et “biologiques”, les chercheurs ont récemment constitué un riche corpus d’où il ressort que la sélection naturelle, en agissant sur nos gènes, a façonné notre psychologie d’une manière qui crée des processus évolutionnaires non génétiques capables de produire des adaptations culturelles complexes. La culture et l’évolution culturelle sont dès lors une conséquence d’adaptations psychologiques façonnées par les gènes pour nous permettre d’apprendre d’autrui. » (p. 64)

Pour Henrich, il faut bien comprendre que la plupart du temps les constructions culturelles se sont faites par hasard, au gré des essais/erreurs. Elles n’ont pas été le fruit d’une pensée rationnelle. Selon lui, c’est l’évolution qui a joué son rôle. Elle a favorisé les individus qui ont eu plus de foi dans héritage culturel et dans la sagesse accumulée, qui se révélaient efficient dans un contexte donné. Souvent ces individus ne savent pas pourquoi ils font ce qu’ils font. Ils ne savent même pas qu’ils sont en train de “faire quelque chose”. Et d’ailleurs si certains aspects de ces cultures ont été fondamentaux dans la survie des groupes humains, d’autres n’ont eu qu’un impact très limité ou aucun impact du tout.

Mais pour qu’une culture (c’est à dire une accumulation de connaissance) puisse se constituer cela supposait une transmission. Il a donc fallu une organisation cérébrale et sociale permettant cette transmission et même la favorisant.

A cet égard, le développement physique du petit humain, tel que sélectionné par l’évolution, est saisissant dans la mesure où il favorise l’apprentissage culturel.

Le bébé n’est qu’un cerveau malléable (et quelques fonctions vitales). Par ailleurs on observe dans notre espèce un ralentissement de la croissance de notre corps par rapport aux autres mammifères (et mêmes des primates). La petite enfance est abrégée et l’enfance allongée. Une poussée de croissance à l’adolescence compense ce long temps de l’enfance (via les mécanismes de la puberté).

L’évolution a aussi modifié le développement neurologique de notre cerveau afin qu’il soit précoce à la naissance “mais très dilatable et durablement malléable”.

Le rôle des modèles dans la transmission culturelle

L’imitation joue un rôle très important dans les société humaines. En particulier l’imitation de modèles choisis.

Le large éventail de savoirs culturels est acquis via une sorte d’apprentissage, quand les adolescents et les jeunes gens dans les groupes de chasseurs cueilleurs observent les meilleurs chasseurs de leur groupe en train d’examiner et d’interpréter des traces.

De façon générale, au fil des générations, les jeunes observent et imitent les individus de leur communauté qui semblent avoir le plus de succès et de prestige ou une meilleur santé. Les enfants et les adultes ont tendance à imiter absolument tout ce que fait le modèle pour obtenir la récompense (d’ailleurs, Joseph Henrich souligne que les humains imitent les gestes inutiles même quand ils sont seuls, même quand ils croient que l’expérience est terminée, et même quand on leur demande de ne pas imiter les gestes qui leur sembleraient inutiles).

Cependant, nous avons surtout tendance à imiter des gestes inutiles quand le modèle est plus âgé et jouit d’un grand prestige. Ce phénomène ne se limite pas aux enfants : pour peu que le problème soit suffisamment opaque, l’ampleur de la « sur-imitation » ne fait qu’augmenter avec l’âge. Chez les autres primates ce phénomène d’imitation existe aussi mais s’atténue en devenant adulte. Par exemple, les chimpanzés renoncent à tous les gestes inutiles, alors que des petits Écossais âgés de 3 à 4 ans continuent à imiter les gestes inutiles, comme avec la boîte opaque.

Organiser et stocker le savoir

L’évolution génétique a sélectionné des facteurs permettant d’améliorer les facultés psychologiques utiles au stockage, au traitement et à l’organisation des “nombreuses compétences et pratiques propres à assurer notre survie”. On peut imaginer le mécanisme social favorisant cette sélection (quel avantage pour ceux qui en disposent !).

Il y a eu ensuite une boucle de rétroaction positive, toujours à l’oeuvre. L’évolution culturelle a généré des adaptations culturelles plus nombreuses et plus utiles. Parallèlement, la sélection naturelle favorisait le perfectionnement des cerveaux et des capacités d’apprentissage et de stockage des connaissances.

C’est ainsi que par l’écriture puis le numérique l’humain a imaginé externaliser le stockage des connaissances.

Pour Henrich, ce processus se poursuivra… tant qu’une contrainte extérieure n’y mettra pas fin.

En conclusion

Au-delà de la démonstration de l’importance de l’évolution culturelle dans la “fabrication” d’Homo sapiens, le livre de Joseph Henrich pointe certaines constantes dans notre fonctionnement.

La bonne nouvelle, c’est que si ces modèles mentaux favorisent certains comportements, ils ne sont pas non plus une fatalité. Dans certains moments historiques, ils ont déjà pu être bousculés. Par ailleurs, l’exemple montre qu’en avoir conscience est une manière de les canaliser. On peut tout à fait imaginer que dans une société organisée en fonction de l’intérêt général et non de profits particuliers, la prise en compte de certain de ces biais permettraient de les corriger.

Inscrivez-vous pour être informé.e des nouveaux articles.