L'épicurisme, un marxisme qui s'ignore ?
Un point que j’apprécie particulièrement dans l’épicurisme est qu’il s’agit d’une philosophie fondamentalement chaleureuse. La relation à l’autre à travers l’amitié, y tient une place importante.
Épicure est un des premiers philosophes matérialiste de l’histoire. A la suite de Démocrite, il pensait que des minuscules éléments (les atomes) composaient la matière et les êtres vivants.
Cette approche fut reprise au XIX° siècle par des philosophes, dont Marx qui en fit (avec la dialectique), la base de son approche philosophique du monde. Ainsi sa thèse de doctorat portait sur “le matérialisme chez Démocrite et Épicure”.
Les ponts entre les deux courants philosophiques ne s’arrêtent pas là.
Par exemple, ils présentent des similitudes dans leur rapport à la connaissance.
Les êtres humains ont souvent peur de ce qu’ils ignorent. Une des clés de la délivrance de beaucoup de nos craintes passe donc par une meilleure connaissance globale du système dans lequel on vit, des lois physiques et naturelles qui le régissent, de son fonctionnement global.
Comme le philosophe marxiste et épicurien Jean Salem l’a bien montré, toute la philosophie épicurienne (puis marxiste) pousse à la connaissance et à la compréhension des phénomènes qui nous entourent. L’objectif de cette connaissance est d’acquérir une pleine autonomie de sa vie.
Je continue ce pont entre épicurisme et marxisme (avec deux millénaires de distance).
Les deux ont vocation à rassurer tout en redonnant une place pleine et entière dans la société aux opprimés. Les femmes et les esclaves étaient ainsi à égalité avec les citoyens hommes dans les communautés épicuriennes. Pour l’époque, c’était pleinement novateur. Cela témoignait d’une approche de l’individu qui se renouvelait.
Deux mille ans plus tard, Karl Marx de la même manière eut une approche novatrice en affirmant que ceux qui subissaient l’oppression de la société capitaliste (les prolétaires) seraient le moteur de sa transformation en une autre société.
Et pour en revenir au rapport à la connaissance et à la science, Marx aussi leur accordait une place très importante. Il voyait même dans les nombreuses découvertes scientifiques de son époque une confirmation de ses intuitions philosophiques.
Autre point de convergence entre les deux philosophies : une vision d’un monde d’humains sans frontières.
Épicure a vécu sa vie de philosophe une génération après la mort d’Alexandre le Grand. Ce dernier avait unifier dans un empire éphémère des territoire allant de la Macédoine à l’Inde, où habitaient des peuples qui auparavant ne se connaissaient pas. Avec cet empire, les contemporains d’Alexandre assistèrent à une fusion des Grecs et des Barbares.
Pour Épicure, cela ouvrit la véritable philia oikoûmène : être citoyen du monde. Tous les peuples sont des amis et non des ennemis. C’est un premier internationalisme. Ce qui sera une des valeurs fondamentales du marxisme, comme en témoigne sa devise “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous.”
Bien sûr ce “pont” entre Épicure et Marx a aussi ses limites. Il ne s’agit pas de dire que le philosophe grec était un marxiste sans le savoir !
Ainsi, un point d’écart important entre les deux hommes, est l’implication dans la société de son temps. Les communautés épicuriennes vivaient retirées de la politique (dans le Jardin) alors que pour Marx la philosophie est un outil pour militer dans le monde et œuvrer à le transformer.
Je terminerai sur une autre différence notable, soulignée par Hélène Sommet dans son livre “Epicure à la plage”, le marxisme est un matérialisme qui présenterait une immense faille pour Épicure : il sacrifie le bonheur présent à un idéal futur !