Amis pour vivre
Ainsi, les épicuriens mettent en valeur la joie simple de manger du pain, du fromage et des olives dans la tiédeur d’un rayon de soleil.
Certes, mais… pas seul !
L’humain n’est pas un animal solitaire. Il trouve sa sécurité et son équilibre en favorisant sa relation aux autres membres de son espèce. Il est illusoire de penser s’en sortir seul. C’est parce que nous sommes capable de nouer des liens et de créer des réseaux que nous pouvons survivre (et nous développer en tant qu’espèce).
La biologie semble d’ailleurs aller dans ce sens si on regarde les découvertes des dernières décennies (rôle des neurones miroirs par exemple ou de certaines hormones).
La capacité à tisser des liens entre humains trouve son apogée dans l’amitié entre 2 ou plusieurs personnes.
[…] rien de terrible ne dure éternellement, ni même longtemps, […] et la sécurité qui se construit à l’intérieur de durées limitées est principalement celle de l’amitié. Epicure — Maximes capitales.
Cette maxime prend tout son sens dans une société qui exalte l’individualisme comme aujourd’hui !
Ce renforcement de l’individualisme est d’ailleurs assez contradictoire. Nous vivons une période de mutations importantes dans des sociétés toujours plus reliées, et pourtant les humains sont de plus en plus isolés.
Devant ces mutations sociétales et environnementales, c’est important de se rappeler que les réseaux de solidarité seront fondamentaux dans la construction d’une résilience. C’est ce qu’Epicure avait bien compris. Il a vécu également dans une époque de fortes mutations à la fin de l’aventure d’Alexandre le Grand et de son empire immense et éphémère.
Il ne faut approuver ni ceux qui donnent leur amitié sur le champs, ni ceux qui tardent à le faire ; mais il faut aller jusqu’à s’exposer à un danger en faveur d’une amitié. Epicure — Sentence vaticane — 28
L’amitié est un bien précieux qui ne se distribue pas à la volée. Elle prend le temps de se réfléchir. Il ne faut pas non plus la mégoter. Tout est entre les deux. Quand une amitié en vaut la peine, il faut s’engager, même si cela comporte une difficulté ou nous expose.
Mais ce qui aide par dessus tout au tissage de liens amicaux est l’atmosphère de joies et de rires qui régnaient dans les communautés épicuriennes.
Ainsi, les exercices spirituels de l’amitié se pratiquaient en groupe d’amis, dans une atmosphère joyeuse et détendue. C’était une sorte d’examen de conscience. Devant les autres, on reconnaît d’une part les points sur lesquels on n’a pas été au top et les erreurs qu’on a faite et d’autre part, on dit ce qu’on a pas aimé dans un comportement, en cherchant ensemble comment faire autrement.
Il ne s’agit pas de changer son ami.e, mais de dire ce qui nous a posé problème et chercher ensemble une autre manière de faire. Cela suppose du courage.
Chacun devait tendre à créer l’atmosphère où s’épanouissaient les coeurs. Il s’agissait avant tout d’être heureux et l’affection mutuelle, la confiance avec laquelle on se reposait l’un dans l’autre contribuaient plus que tout au bonheur. (A.-J. Festugière — Epicure et ses dieux)
Attention secte ? Il faut dire que la liberté n’est pas forcément entendue dans le même sens que nous aujourd’hui. Nous avons hérité d’une compréhension de cette notion qui date des philosophes du XVIII° siècle et qui se définit par rapport aux autres et face à un arbitraire. Chez les épicuriens, la liberté résidait dans la capacité de ne pas être dépendants du plaisir et de ses désirs (ne pas être esclave des sens).
Si vous avez envie de creuser l’apport évolutif de la relation à autrui dans notre construction en tant qu’espèce je recommande l’excellent livre L’intelligence collective de Joseph Henrich.